Le style rocaille : l'orfèvrerie de Louis XV en mouvement

Au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, l’orfèvrerie française se met à onduler. Les formes symétriques et solennelles du règne de Louis XIV cèdent la place à des pièces asymétriques, couvertes de coquillages, de feuillages, de fleurs et de vagues. C’est le style rocaille, que l’on associe au règne de Louis XV et que l’on appelle aussi, hors de France, rococo.
D’où vient le mot ?
Le terme « rocaille » désigne d’abord les décors de grottes artificielles des jardins, faits de pierres, de coquillages et de concrétions. Les ornemanistes s’en emparent pour créer un vocabulaire décoratif fait de formes naturelles, irrégulières, mouvantes. Le mot « rococo » est apparu plus tard, avec une nuance moqueuse, avant de devenir un terme d’histoire de l’art neutre.
Les traits du style
On reconnaît une pièce rocaille à plusieurs caractéristiques, rarement toutes réunies :
- L’asymétrie. Un cartouche qui penche, une anse qui se tord, un décor qui ne se répète pas d’un côté à l’autre.
- La coquille déchiquetée, motif emblématique, souvent associée à des volutes en C et en S.
- Le mouvement : contours chantournés, bords ondulés, godrons tournoyants.
- La nature : feuillages, fleurs, légumes, coquillages, poissons, parfois animaux, traités avec un réalisme surprenant.
- Le relief : décors fondus, repoussés et ciselés qui jouent avec la lumière.
| Caractère | Style Louis XIV | Style rocaille (Louis XV) |
|---|---|---|
| Composition | symétrique, frontale | asymétrique, tournante |
| Ornement | godrons réguliers, lambrequins | coquilles, volutes, motifs naturels |
| Contours | droits ou courbes réguliers | chantournés, ondulants |
| Impression | majesté, ordre | fantaisie, mouvement |
Les grands noms
Le style rocaille doit beaucoup à quelques personnalités.
Juste-Aurèle Meissonnier, ornemaniste, architecte et orfèvre, publie des recueils de modèles qui diffusent ce nouveau vocabulaire dans toute l’Europe. Ses dessins de pièces d’orfèvrerie et de surtouts de table ont une audace étonnante, avec des formes qui semblent sur le point de se dissoudre.
Thomas Germain, orfèvre du roi, réalise pour la Cour et pour les souverains étrangers des pièces d’une virtuosité remarquable. Son fils François-Thomas Germain poursuit l’activité de l’atelier familial. Une partie importante de leur production, destinée aux cours d’Europe, nous est parvenue grâce à ces commandes étrangères, alors que beaucoup d’orfèvrerie restée en France a été fondue (nous y revenons dans les fontes d’argenterie).
D’autres orfèvres parisiens et provinciaux adoptent le style avec plus ou moins d’exubérance, et la rocaille se décline aussi dans des pièces modestes : un simple bord chantourné ou un cartouche asymétrique sur une timbale suffisent à en signaler l’influence.
Les pièces emblématiques
Le XVIIIe siècle multiplie les formes nouvelles en orfèvrerie de table, portées par le goût pour le café, le thé, le chocolat et les repas raffinés :
- les terrines et pots à oille, grands récipients à couvercle dont les prises figurent parfois des légumes ou des animaux ;
- les surtouts de table, pièces centrales décoratives ;
- les flambeaux aux bases tournoyantes ;
- les cafetières et chocolatières à pans tors ;
- les écuelles à oreilles, dont les prises plates portent des décors ciselés.
Le service à la française, alors en vigueur, explique l’abondance de ces grandes pièces : tous les plats d’un service sont posés ensemble sur la table. Voir service à la française et service à la russe.
Une fin progressive
Dès le milieu du siècle, le goût change. Les découvertes archéologiques d’Herculanum et de Pompéi, la critique des excès décoratifs et l’attrait pour l’Antiquité conduisent au retour de la symétrie et de la ligne droite. Le style dit « Louis XVI » puis le néoclassicisme prennent le relais, avant que l’orfèvrerie Empire ne pousse cette veine antique à son comble.
Le néo-rocaille du XIXe siècle
Le style rocaille n’a jamais vraiment disparu. Au XIXe siècle, les manufactures en reprennent abondamment les motifs pour des services, des ménagères et des pièces de présentation. Beaucoup de pièces « Louis XV » que l’on trouve dans les familles datent en réalité de cette époque. Les poinçons permettent souvent de trancher : voir lire les poinçons de l’argenterie.
En résumé
La rocaille, c’est l’orfèvrerie qui prend vie : coquilles, volutes, asymétrie, nature foisonnante. Elle marque un moment de grande liberté créative, dont l’écho se retrouve encore dans les modèles de couverts dits « Louis XV » proposés aujourd’hui.
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